Sandrine Kauffer et Julien Binz, passeurs de sens et de saveurs

Sandrine Kauffer et Julien Binz, passeurs de sens et de saveurs


Un article paru Les Affiches d’Alsace et de Lorraine  N°11  6 février 2026, rubrique Culture, article signé Michel Loetscher.

Sous leur bonne étoile à Ammerschwihr, Sandrine Kauffer et le chef cuisinier Julien Binz, « habité par le feu des fourneaux », croisent leurs univers dans une œuvre à deux voix, signée tout à la fois comme livre de cuisine d’auteur, livre de recettes haute couture et « récit de valeurs » qui se savoure pour les perspectives qu’il ouvre en pays de goûts comme de connaissance. La cuisine, c’est l’imagination – et un livre arrivé en son heure fait honneur à la fée du logis alliée à la passion nourricière…

Longtemps, Sandrine Kauffer brillait dans l’art de mettre en lumière le travail des autres. Mais voilà : la lumineuse figure de l’ombre finit par se trouver elle-même sous les feux de la rampe. D’abord, en salle, dans la maison sise 7 rue des Cigognes au cœur de la cité viticole d’Ammerschwihr, devenue la scène permanente d’une harmonie créative et partagée où elle pratique désormais « l’art d’exister au pluriel » en donnant à l’inventaire singulier de Julien Binz tant sa présence d’esprit que sa dimension littéraire. Journaliste, éditrice et restauratrice, elle excelle à magnifier par la qualité de l’écrit cet art de vivre bien français, inscrit dans le patrimoine immatériel de l’humanité – de bonne heure, elle s’est retrouvée à l’avant-poste d’une « politique culturelle » éprouvée qui tutoie les raffinements diplomatiques dans une géopolitique bien comprise du « bien manger ». Un livre arrive à point pour rappeler cette fécondité « double appartenance » au journalisme incarné, immergé dans le réel tel qu’il décrit, et à une restauration en phase avec les trajectoires d’existences façonnées par les synchronicités, les influences et les rencontres. Sans oublier la femme de lettres autant que de goût, dont l’énergie créatrice s’exprime jusque dans le génie du lieu – celui d’une maison « en constante invention », au gré de vibrations métaphoriques signant cette présence d’esprit à la noblesse d’un métier affirmée jusqu’au mobilier élevé au rang d’œuvre d’art « comme pour marier le banquet des philosophes à la table des dieux ».

De la romance à la synergie

Lorsqu’ils se rencontrent, Sandrine étudie l’histoire à l’Université de Strasbourg alors que Julien officie comme chef de partie en pâtisserie au Buerhiesel chez Antoine Westermann. Pendant ses études, elle fréquente les grands palais des saveurs, officiant comme réceptionniste à l’Auberge de l’Ill (1999-2000), à l’Hôtel Martinez de Cannes (2000-2001) ou à l’Auberge d’Arzviller (2002-2003), à l’écoute du feu sacré qui brûle les grands chefs – ainsi se nouent de féconds partenariats.

Après un mémoire sur l’ancien magistrat Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), un temps directeur de la Librairie (1750), Sandrine enchaîne avec un second master de sciences politiques pendant la mémorable campagne référendaire de 2005… Consultante en communication politique et chercheuse associée au Centre de Recherches politiques de la Sorbonne (CPCS-CNRS), elle s’immerge dans les institutions européennes et publie livres d’analyse politique – mais c’est déjà une autre vie…

Un article paru Les Affiches d’Alsace et de Lorraine  N°11  6 février 2026, rubrique Culture, article signé Michel Loetscher

Son doctorat en communication politique à Paris-La Sorbonne avait été précédé par une licence en sciences de l’éducation – et par un BTS de communication des entreprises passé par correspondance avec le CNED.

En 2008, elle crée sa société de consulting en communication politique (Madorny, « acronyme formé à partir du prénom de mon père, Raymond », disparu en 1996 à 46 ans) et accompagne le journaliste Daniel Riolo (1964-2009) dans la rédaction de son livre, L’Europe, cette emmerdeuse (La City, 2008) comme dans le suivi de son blog Relatio-Europe. Pendant ce temps, Julien poursuit son parcours en pays de goûts prolongé « en vie de château » d’abord au Château d’Ilsenbourg à Rouffach puis au Château de Scharrachbergheim qui rime par lever son pont-levis. « Difficile d’accorder leurs horaires, mais la synergie se précise – une nouvelle page s’écrit à deux. »

Après le corps politique, le corps gourmand

Le 12 juillet 2009, Sandrine Kauffer crée sa newsletter, Le Journal de Julien Binz, devenue Les Nouvelles gastronomiques et un incontournable entre professionnels et gastronomes dans la communauté des « métiers de bouche », suivi par une communauté de 120 000 abonnés.

Entrée de plain-pied dans les secrets des alchimistes aux fourneaux qui célèbrent avec faste l’alliance sacrée entre restauration et bien-être communiel, elle franchit son « modèle économique » et ouvre la voie aux « blogueuses culinaires » qui se bousculent à la table cathodique ou aux toques toquées d’écran…

Le 17 mars 2014 la directrice de la société presse MediaToque reçoit des mains du chef Nicolas Stamm et de Jean-François Piège le Prix du Rayonnement de la Gastronomie et de l’Hôtellerie alsacienne à travers le monde, lors de la soirée Grandes Tables du Monde au Palais Rohan, dans le cadre du salon Egast dont elle assure le journal – dans une belle édition papier imprimée à 3000 exemplaires par jour…

Mais la cession du Bristol de Colmar où Julien officiait au Rendez-vous de chasse l’amène à franchir un nouveau seuil : celui de l’installation à son compte. Ce sera à Ammerschwihr où il avait obtenu son premier poste de commis dans une maison étoilée, Aux Armes de France, auprès de Simone et Philippe Gaertner – comme un évident retour aux sources : « Pour la première fois en France, un chef et une journaliste gastronomique en activité s’apprêtaient à ouvrir ensemble leur maison ».

Leur restaurant ouvre le 16 décembre 2015 et fait dès le millésime suivant ample moisson de distinctions – à commencer par le Prix des Techniques d’Excellence à l’issue du Gault&Millau Tour Grand Est, accueilli chez eux puis le Prix du Come Back de l’année, spécialement créé pour Julien, remis par Gilles Pudlowski (2017).

Enfin chez eux, Sandrine Kauffer et Julien Binz ont accordé leurs horaires – dans la métaphore collective de la profession, ils forment un tandem indissoluble, consacré par une seconde étoile Michelin que Julien salue d’une évidence tranquille : « C’est la première qui nous appartient vraiment, avec Sandrine. »

Sandrine Kauffer et Julien Binz ont créé sur la route des vins leur avenant palais des saveurs et s’accordent depuis une décennie pour faire rayonner une cuisine sincère et authentique à sa bonne température d’inventivité, faisant honneur au plus emblématique des arts de vivre à la française – « il faut savoir raison garder ».

Les lecteurs pourront découvrir des recettes cousues main comme celle qui met la langoustine à l’honneur « à travers un plat construit en deux services, pensé comme une véritable partition culinaire », la truite « Sakura » en deux façons, la tarte flambée à la truffe noire et céleri, l’instant caviar osciètre Prestige, la poêlée de cèpes des montagnes vosgiennes ou le pigeonneau d’Alsace, issu de l’élevage Thé Koïffer – comme « un envol de saveurs, entre ancrage alsacien et audace contemporaine ».

Côté desserts de haute précision, la framboise avec son croquant chocolat blanc, son gel framboise yuzu et son sorbet litchi pourrait bien réjouir les palais comme « Ode maîtrisée à la rose, à la framboise et au litchi » – un hommage à Pierre Hermé mais aussi une réinvention délicate : « Au service, un parfum rose-framboise est délicatement vaporisé à table, comme un souffle de jardin après la pluie », élaboré à l’eau-de-vie de framboise de la distillerie Massenez.

Ainsi, dans le génie d’un lieu où s’arriment de rassurantes valeurs aux bousculades par une irrépressible passion créatrice, se relient différentes parties du monde par deux parcours croisés – enfin réunis. Si, dans l’absolu, il vaut mieux durer que brûler, le feu des fourneaux permet bel et bien de durer, de s’engendrer à l’intérieur d’une relation, de s’augmenter comme de se réinventer – et de remporter l’épreuve du temps dans une maison-écrin qui absorbe les chocs de la vie comme les influences et les rencontres heureuses. En somme, une maison-creuset où s’entretient et s’ingénie comme un temple le feu sacré de la puissance d’agir et de créer.

Michel Loetscher

Julien Binz, une cuisine de tradition évolutive, par Sandrine et Julien Binz, ID Édition, 194 pages, 35 euros.